Le film
Après ceux qui perdent leur identité ou tentent d’en changer, voici un homme qui veut s’en fabriquer une.
Avec Barry Lyndon, Kubrick suit l’ascension d’un aventurier irlandais déterminé à se faire une place dans l’aristocratie européenne. Duels, guerre, séduction, ambition : derrière la splendeur des décors et des costumes, le film raconte surtout la fabrication d’un personnage — et le prix de l’illusion sociale.
Un spectacle visuel extraordinaire, drôle, cruel et d’une précision vertigineuse, à découvrir absolument sur grand écran.
Le mot d’ouverture
On poursuit le Chapitre III, “Identité volée / rôle impossible”. La semaine dernière, Profession : Reporter : un homme qui endossait l’identité d’un mort pour disparaître. Ce soir, un film de la même année, 1975, qui fait le mouvement inverse : un jeune homme qui n’est rien et veut devenir quelqu’un. On quitte le désert pour les salons du XVIIIe siècle.
Stanley Kubrick, 1928-1999. New-Yorkais installé en Angleterre au début des années 1960, il n’en repartira plus. Il n’a réalisé que treize longs-métrages, presque chacun dans un genre différent, qu’il semble chaque fois épuiser : la guerre avec Les Sentiers de la gloire, la satire avec Docteur Folamour, la science-fiction avec 2001, l’horreur avec Shining. Et ici, le film en costumes. Un perfectionniste légendaire, qui ne laissait rien au hasard.
Le film est né d’un échec. Kubrick avait passé des années à préparer un film monumental sur Napoléon, qui ne s’est jamais fait. Il réinvestit ses recherches dans ce projet, en adaptant un roman picaresque de Thackeray paru en 1844. Son ambition est folle : filmer le XVIIIe siècle comme si la caméra avait existé à l’époque. Les scènes nocturnes sont éclairées à la seule lumière des bougies, grâce à des objectifs ultra-lumineux conçus par Zeiss pour la NASA. Et presque chaque plan semble sortir d’un tableau de Gainsborough ou de Hogarth.
Irlande, au milieu du XVIIIe siècle. Redmond Barry (Ryan O’Neal, alors star de Love Story) est un jeune homme au sang chaud, sans fortune ni titre, qui tombe amoureux de sa cousine. Un duel va le jeter sur les routes d’une Europe en pleine guerre de Sept Ans. Il n’a qu’une ambition : entrer dans un monde qui n’est pas le sien. Le titre vous en dit déjà un peu : Redmond Barry deviendra Barry Lyndon. Deux conseils. Laissez-vous guider par le narrateur, qui en sait plus que vous et ne s’en cache pas. Et armez-vous de patience : un peu plus de trois heures, en deux parties, avec un entracte prévu dans le film. Le reste doit se découvrir. Bonne séance à tous.