Catégorie : Chapitre III – Identité volée / rôle impossible
Après les fissures et les masques, voici le cœur battant du cycle : des personnages qui endossent l’identité d’un autre — volontairement ou malgré eux — et découvrent que le rôle finit par dévorer celui qui le joue. Onze films où le soi se dissout dans l’altérité.
Le miroir brisé
Persona de Bergman ouvre ce chapitre comme un coup de tonnerre. Elisabeth, actrice mutique, et Alma, l’infirmière chargée de la soigner, se retrouvent dans un face-à-face dont aucune ne sortira intacte. Bergman filme la fusion progressive de deux visages, de deux psychismes — jusqu’à ce célèbre plan où les deux moitiés de leurs visages se superposent. Qui absorbe qui ? Où finit l’une, où commence l’autre ? Persona est le film-matrice de toute réflexion sur l’identité volée.
Mulholland Drive de Lynch poursuit cette exploration dans un labyrinthe onirique. Betty et Rita, deux femmes liées par une amnésie et un mystère, se dédoublent et se recomposent dans un Los Angeles fantasmatique. Lynch révèle que Hollywood elle-même est une machine à voler les identités : les rêves de gloire dévorent ceux qui les nourrissent.
S’inventer une vie
David Locke, dans Profession : Reporter d’Antonioni, décide d’échanger son identité avec celle d’un homme mort dans un hôtel africain. Fuir sa vie de journaliste désabusé pour devenir un inconnu — mais l’identité empruntée s’avère plus dangereuse que celle qu’il a fuie. Antonioni filme cette dérive avec une beauté minérale, jusqu’au plan-séquence final qui est l’un des plus grands de l’histoire du cinéma.
Redmond Barry, dans Barry Lyndon de Kubrick, est un imposteur par nécessité puis par ambition. Irlandais sans naissance, il se réinvente en soldat, en espion, en aristocrate — mais chaque couche d’identité ajoutée l’éloigne un peu plus de lui-même. Kubrick filme cette ascension-chute en tableaux somptueux, avec la froideur d’un naturaliste observant un spécimen.
Kagemusha de Kurosawa nous offre la figure la plus littérale du rôle impossible : un voleur condamné à mort est recruté pour servir de doublure au seigneur de guerre Shingen Takeda. Quand le vrai seigneur meurt, le faux doit maintenir l’illusion — et découvre, à sa propre surprise, qu’il est devenu plus fidèle à ce rôle emprunté qu’à sa propre vie.
Le rôle comme révélation
Drive My Car de Hamaguchi explore l’identité à travers le théâtre. Yusuke, metteur en scène endeuillé, monte Oncle Vania de Tchekhov avec une troupe multilingue à Hiroshima. Le texte de Tchekhov devient un miroir où acteurs et metteur en scène confrontent leurs propres failles. Jouer un personnage, chez Hamaguchi, n’est pas fuir soi-même — c’est se retrouver à travers l’autre.
In the Mood for Love de Wong Kar-wai montre deux voisins qui découvrent que leurs époux respectifs ont une liaison. Pour comprendre cette trahison, ils rejouent les scènes qu’ils imaginent — et finissent par tomber amoureux pour de vrai en jouant les rôles de leurs conjoints infidèles. L’identité amoureuse naît dans l’imitation : Wong filme ce paradoxe avec une sensualité douloureuse, dans les couloirs étroits de Hong Kong.
Filiation et identité confisquée
Daratt de Mahamat-Saleh Haroun plonge au cœur de l’identité par la filiation. Atim, jeune Tchadien, est envoyé par son grand-père pour tuer l’homme qui a assassiné son père pendant la guerre civile. Mais le meurtrier, devenu boulanger, le prend comme apprenti — et entre le fils vengeur et le père de substitution, une relation impossible se noue. L’identité de fils, ici, se construit dans le paradoxe absolu.
Tel père, tel fils de Kore-eda pose la question avec une simplicité déchirante : quand deux familles découvrent que leurs fils ont été échangés à la naissance, quelle identité prime — le sang ou l’éducation ? Le film refuse toute réponse simple et nous laisse avec le vertige de la question.
Atlantique de Mati Diop mêle identité volée et spectralité. À Dakar, les jeunes ouvriers disparus en mer reviennent posséder les corps des vivants. L’identité devient littéralement hantée : les morts vivent dans les vivants, les absents parlent à travers ceux qui restent. Un film de fantômes qui est aussi un film sur la migration, la dette et la mémoire.
Enfin, Cléo de 5 à 7 de Varda suit en temps quasi réel une chanteuse parisienne qui attend les résultats d’un examen médical. En deux heures, Cléo passe de l’image qu’elle projette — belle, capricieuse, superficielle — à une vérité plus nue. L’identité volée, ici, c’est celle que les autres nous imposent : Varda filme la reconquête du regard sur soi.
Films du chapitre
- Persona (Bergman, 1966) 🇸🇪
- Mulholland Drive (Lynch, 2001) 🇺🇸
- Profession : Reporter (Antonioni, 1975) 🇮🇹🇪🇸
- Barry Lyndon (Kubrick, 1975) 🇬🇧🇺🇸
- Kagemusha (Kurosawa, 1980) 🇯🇵
- Drive My Car (Hamaguchi, 2021) 🇯🇵
- In the Mood for Love (Wong, 2000) 🇭🇰
- Daratt (Haroun, 2006) 🇹🇩
- Tel père, tel fils (Kore-eda, 2013) 🇯🇵
- Atlantique (Mati Diop, 2019) 🇸🇳🇫🇷
- Cléo de 5 à 7 (Varda, 1962) 🇫🇷
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