Après les fissures et les masques, voici le cœur battant du cycle : des personnages qui endossent l’identité d’un autre, volontairement ou malgré eux, et découvrent que le rôle finit par dévorer celui qui le joue. Douze films et une trêve de Noël, où le soi se dissout dans l’altérité.
Le miroir brisé
Persona de Bergman ouvre ce chapitre comme un coup de tonnerre. Elisabeth, actrice mutique, et Alma, l’infirmière chargée de la soigner, se retrouvent dans un face-à-face dont aucune ne sortira intacte. Bergman filme la fusion progressive de deux visages, de deux psychismes, jusqu’à ce célèbre plan où les deux moitiés de leurs visages se superposent. Qui absorbe qui ? Où finit l’une, où commence l’autre ? Persona est le film-matrice de toute réflexion sur l’identité volée.
Mulholland Drive de Lynch, qui lui succède, poursuit cette exploration dans un labyrinthe onirique. Betty et Rita, deux femmes liées par une amnésie et un mystère, se dédoublent et se recomposent dans un Los Angeles fantasmatique. La critique a souvent vu dans le film de Lynch un héritier de Persona : deux femmes encore, dont les identités se brouillent. Lynch révèle que Hollywood elle-même est une machine à voler les identités : les rêves de gloire dévorent ceux qui les nourrissent.
S’inventer une vie
David Locke, dans Profession : Reporter d’Antonioni, décide d’échanger son identité avec celle d’un homme mort dans un hôtel africain. Fuir sa vie de journaliste désabusé pour devenir un inconnu : mais l’identité empruntée s’avère plus dangereuse que celle qu’il a fuie. Antonioni filme cette dérive avec une beauté minérale, jusqu’au plan-séquence final, l’un des plus grands de l’histoire du cinéma.
Redmond Barry, dans Barry Lyndon de Kubrick, est un imposteur par nécessité puis par ambition. Irlandais sans naissance, il se réinvente en soldat, en espion, en aristocrate, mais chaque couche d’identité ajoutée l’éloigne un peu plus de lui-même. Kubrick filme cette ascension-chute en tableaux somptueux, avec la froideur d’un naturaliste observant un spécimen.
Kagemusha de Kurosawa nous offre la figure la plus littérale du rôle impossible : un voleur condamné à mort est recruté pour servir de doublure au seigneur de guerre Shingen Takeda. Quand le vrai seigneur meurt, le faux doit maintenir l’illusion, et découvre, à sa propre surprise, qu’il est devenu plus fidèle à ce rôle emprunté qu’à sa propre vie. Trois films à la suite, trois façons de prendre la place d’un autre : celle d’un mort pour disparaître, celle d’un rang auquel on n’est pas né, celle d’un seigneur dont il faut cacher la mort.
Le couple comme répétition
In the Mood for Love de Wong Kar-wai montre deux voisins qui découvrent que leurs époux respectifs ont une liaison. Pour comprendre cette trahison, ils rejouent les scènes qu’ils imaginent, en tenant les rôles de leurs conjoints infidèles, jusqu’à ne plus savoir où s’arrête le jeu. L’identité amoureuse naît dans l’imitation : Wong filme ce paradoxe avec une sensualité douloureuse, dans les couloirs étroits du Hong Kong des années 1960.
Drive My Car de Hamaguchi prolonge ce geste. Yusuke, acteur et metteur en scène, répète ses rôles en voiture avec la voix enregistrée de sa femme ; après la mort de celle-ci, il monte Oncle Vania de Tchekhov avec une troupe multilingue à Hiroshima. Le texte de Tchekhov devient un miroir où acteurs et metteur en scène confrontent leurs propres failles. Dans les deux films, un couple marqué par l’infidélité, et la répétition comme seul chemin vers ce qu’on n’ose pas se dire. Jouer un personnage, chez Hamaguchi, n’est pas fuir soi-même : c’est se retrouver à travers l’autre.
Les pères qui ne tiennent plus
Dans Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa (sans lien avec Akira, l’auteur de Kagemusha), Ryūhei Sasaki, cadre dans une entreprise de Tokyo, perd son emploi et n’ose pas l’avouer. Chaque matin, il part en costume et passe ses journées entre les files d’attente et les jardins publics, avec d’autres hommes dans son cas. Il joue le rôle du père qui travaille pendant que, sous son toit, chacun mène en secret sa propre vie. Le rôle impossible, ici, c’est celui du chef de famille.
Tel père, tel fils de Kore-eda pose la question avec une simplicité déchirante. Ryōta, architecte brillant et père exigeant, apprend que son fils a été échangé à la naissance avec celui d’une famille modeste. Quelle identité prime, le sang ou l’éducation ? Et que reste-t-il d’un père quand ses certitudes s’effondrent ? Le film refuse toute réponse simple et nous laisse avec le vertige de la question.
Daratt de Mahamat-Saleh Haroun pousse la filiation jusqu’au paradoxe. Atim, jeune Tchadien, est envoyé par son grand-père pour tuer l’homme qui a assassiné son père pendant la guerre civile. Mais le meurtrier, devenu boulanger, le prend comme apprenti, et entre le fils vengeur et le père de substitution, une relation impossible se noue. Trois pères, trois façons de ne plus tenir : celui qui fait semblant de travailler encore, celui qui découvre que son fils n’est pas le sien, celui qui voudrait devenir le père de l’enfant dont il a tué le père.
La sortie par les femmes
Après tant d’hommes empêtrés dans leurs rôles, le chapitre se dénoue avec deux jeunes femmes qui sortent du leur. Atlantique de Mati Diop mêle identité volée et spectralité. À Dakar, de jeunes ouvriers partis en mer reviennent posséder les corps des vivants : les morts vivent dans les vivants, les absents parlent à travers ceux qui restent. Au milieu de ces fantômes, Ada, promise à un homme riche qu’elle n’aime pas, finit par refuser le rôle qu’on lui a écrit. Un film de fantômes qui est aussi un film sur la migration, la dette et la mémoire.
Cléo de 5 à 7 de Varda suit en temps quasi réel une chanteuse parisienne qui attend les résultats d’un examen médical. En deux heures, Cléo passe de l’image qu’elle projette (belle, capricieuse, superficielle) à une vérité plus nue. L’identité volée, ici, c’est celle que les autres nous imposent : Varda filme la reconquête du regard sur soi. De Dakar à Paris, deux jeunes femmes traversent leur ville et en ressortent autres.
Trêve de Noël : le nom volé
Notre trêve de Noël n’en est pas tout à fait une. Dans Le Voyage de Chihiro de Miyazaki, une fillette égarée dans un monde d’esprits doit travailler aux bains de la sorcière Yubaba, qui lui prend son nom et l’appelle désormais Sen. Qui oublie son vrai nom ne retrouve plus le chemin du retour : jamais l’identité volée n’aura été racontée aussi simplement, pour les petits comme pour les grands.