Le film
Nouveau chapitre, nouveau vertige : nous entrons dans la partie la plus troublante de notre cycle, là où les identités se brouillent, se dédoublent et finissent parfois par se confondre.
Pour l’ouvrir, difficile d’imaginer film plus emblématique que Persona. Bergman y atteint une liberté formelle exceptionnelle, porté par Liv Ullmann et Bibi Andersson. Court, intense, hypnotique, visuellement sublime : un monument du cinéma moderne qui continue, soixante ans plus tard, à fasciner et à dérouter.
« Et puis, soudain, nous avons vu Persona, et il était allé plus loin que quiconque. »
Martin Scorsese
Le mot d’ouverture
Petit rappel pour situer : notre cycle s’intitule “Devenir autre / L’identité en crise”. 64 films, six chapitres, de 1931 à 2025, venus de tous les continents, avec une place voulue pour les cinémas d’Afrique. Une seule question le traverse : que devient une personne quand ce qu’elle est se fissure, lui est volé, ou doit être refait ? Le parcours va de l’intime au métaphysique : les fissures immédiates, puis les masques et les illusions, puis — à partir de ce soir — l’identité volée et le rôle impossible ; viendront ensuite les horizons du monde et la tradition fissurée, la violence et le trauma, et enfin le devenir initiatique et métaphysique.
Vingt-trois films derrière nous. On a vu le moi se fendre — Cronenberg, Cassavetes, Akerman, Sembène — puis on a consacré tout un chapitre aux masques : le tribunal de Wilder, le théâtre d’Almodóvar et de Mankiewicz, la bourgeoisie de Xala et de Hyènes, le désir de Belle de jour, les classes de La Grande Illusion. Et la dernière fois, Copie conforme refermait le chapitre en rendant le masque et le visage indiscernables.
Le Chapitre III : “Identité volée / rôle impossible”. Au Chapitre II, le masque était encore choisi, porté, joué. Ici on franchit un seuil : il n’est plus un choix. Il est imposé, volé, impossible à tenir — et parfois impossible à retirer. Onze films — Lynch, Antonioni, Kubrick, Kurosawa, Hamaguchi, Wong Kar-wai, Haroun, Kore-eda, Mati Diop, Varda — où l’on endosse la vie d’un autre, ou bien où l’on n’arrive plus à jouer la sienne.
Ingmar Bergman, 1918-2007, fils de pasteur luthérien, homme de théâtre autant que de cinéma, une soixantaine de films, dont plusieurs tournés sur l’île de Fårö, où il vivra et mourra. Ses obsessions : la foi et son silence, le couple, la mort, et par-dessus tout le visage humain — nul n’a filmé les visages comme lui. Il est l’un des rares cinéastes à figurer deux fois dans notre cycle, et c’est lui qui aura le dernier mot : Le Septième Sceau, en 64ème et dernière position, dans un an ou deux selon notre rythme.
Persona, un film dont le titre dit tout : persona, en latin, c’est le masque de l’acteur au théâtre antique ; chez Jung, c’est le visage social qu’on présente au monde. Bergman prend le mot au pied de la lettre. On ne pouvait rêver meilleure charnière entre le chapitre des masques et celui de l’identité volée.
Une grande actrice de théâtre s’arrête net en pleine représentation. Elle ne dit plus un mot. Aucune maladie, aucune raison apparente : elle refuse simplement de parler. Une jeune infirmière est chargée de veiller sur elle, et toutes deux partent s’isoler dans une maison au bord de la mer. L’une se tait ; l’autre, face à ce silence, se met à parler. C’est tout ce que je vous dirai — le reste doit se découvrir. Bonne séance à tous.