Le film
Un voleur est choisi pour devenir le double parfait d’un puissant seigneur de guerre. Il doit apprendre ses gestes, sa voix, son autorité — jusqu’à ne plus savoir très bien où finit le rôle et où commence l’homme.
Avec Kagemusha, Kurosawa transforme cette histoire de substitution en une immense fresque sur le pouvoir, l’identité et l’illusion. Batailles spectaculaires, compositions visuelles somptueuses et tension permanente : un grand film de samouraïs, ample et fascinant, à voir sur grand écran.
Le mot d’ouverture
On poursuit le Chapitre III, “Identité volée / rôle impossible”. La semaine dernière, Barry Lyndon se forgeait lui-même un nom qui n’était pas le sien. Ce soir, c’est le mouvement inverse : un homme de rien à qui l’on impose le nom, le visage et la vie d’un autre. Même ambition picturale, même durée, trois heures, mais on troque l’Europe des perruques pour le Japon des guerres civiles, au XVIe siècle.
Akira Kurosawa, 1910-1998, surnommé “l’Empereur” pour son autorité sur les plateaux : un maniaque du contrôle, comme Kubrick. Il est peintre de formation avant d’être cinéaste. C’est par lui que l’Occident découvre le cinéma japonais : avec Rashōmon, Lion d’or à Venise en 1951, il signe le premier film asiatique couronné dans un festival européen. Suivent Les Sept Samouraïs, Yojimbo, La Forteresse cachée, où George Lucas a ouvertement puisé pour Star Wars. Puis viennent les années noires. La Fox le renvoie du tournage de Tora! Tora! Tora! Après l’échec de Dodes’ka-den en 1970, il sombre dans la dépression, jure de ne plus tourner au Japon et part en URSS réaliser Dersou Ouzala. Kagemusha est le film de son retour.
Barry Lyndon était né du Napoléon avorté de Kubrick ; Kagemusha naît d’une décennie d’échecs. La Toho refuse de financer le film seule. Pendant l’attente, Kurosawa en peint lui-même les storyboards, qui éblouissent deux de ses admirateurs, George Lucas et Francis Ford Coppola. Ceux-ci convainquent la Fox d’acheter les droits internationaux, alors que c’est le studio même qui l’avait renvoyé dix ans plus tôt. Pour Lucas, laisser Kurosawa sans financement revenait à interdire de peindre à un Michel-Ange de soixante-dix ans.
Le tournage rejoue même le sujet du film. Le rôle avait été écrit pour Shintarō Katsu, la star de Zatōichi, qui quitte le plateau dès le premier jour. Les versions divergent, mais il aurait voulu faire filmer Kurosawa au travail pour ses élèves acteurs. Il est remplacé par Tatsuya Nakadai, longtemps second rôle chez Kurosawa, à l’ombre de Toshirō Mifune. Un remplaçant longtemps resté dans l’ombre d’un autre, pour jouer un homme et son double : difficile d’inventer mieux.
Selon la version projetée, le carton d’introduction qui pose le contexte peut avoir disparu, alors retenez ceci. Japon, 1573 : le pays est déchiré par les guerres civiles, et celui qui prendra Kyoto, la capitale, régnera. Trois seigneurs se disputent la course : Takeda Shingen, Oda Nobunaga et Tokugawa Ieyasu. Le film s’ouvre sur un long plan fixe de six minutes. Shingen, son frère, et un petit voleur sauvé de la crucifixion parce qu’il ressemble trait pour trait au seigneur. Il pourrait devenir son “kagemusha”, littéralement “le guerrier de l’ombre” : un double politique destiné à tromper l’ennemi. Nakadai joue les deux rôles. Un conseil : regardez ce film comme une peinture, ses couleurs surtout. Le reste doit se découvrir. Bonne séance à tous.