Catégorie : Chapitre VI – Devenir initiatique / métaphysique
Dernier chapitre, dernière métamorphose. Après les fissures, les masques, les identités volées, les horizons fracturés et la violence du trauma, nous atteignons le territoire le plus profond : celui de la quête initiatique et de la transcendance. Dix films où l’identité se dissout non pas dans la destruction, mais dans la recherche de sens — le devenir comme voyage métaphysique.
Initiations africaines
Yeelen (La Lumière) de Souleymane Cissé ouvre ce chapitre final avec un éclat originel. Dans l’empire mandingue du XIIIe siècle, Nianankoro fuit son père, un sorcier puissant qui veut le détruire. Le voyage de Nianankoro est une initiation au sens le plus pur : chaque étape le transforme, chaque rencontre l’approche d’un savoir qui est aussi une mort. Yeelen est l’un des plus grands films africains — une œuvre où la lumière, littéralement, est le véhicule du devenir.
Wend Kuuni (Le Don de Dieu) de Gaston Kaboré rejoint cette dimension initiatique par un chemin différent. Un enfant muet, trouvé inconscient dans la brousse, est recueilli par une famille burkinabè. Sans parole, sans nom, sans passé, il est l’identité à l’état nu — une page blanche que la communauté et l’amour vont progressivement écrire. L’initiation, ici, est celle de la parole retrouvée.
Voyages vers l’inconnu
El abrazo de la serpiente (L’Étreinte du serpent) de Ciro Guerra suit deux voyages en Amazonie colombienne, séparés de quarante ans, guidés par le même chaman. Le film, tourné en noir et blanc, est une méditation sur la mémoire, la colonisation et la connaissance sacrée. L’identité occidentale du chercheur se dissout au contact de la forêt — et dans cette dissolution, quelque chose de plus vaste apparaît.
Le Monde d’Apu de Satyajit Ray conclut la trilogie d’Apu avec le portrait d’un jeune homme bengali qui traverse l’amour, le deuil et la paternité refusée avant de se trouver lui-même. Ray filme cette maturation avec une douceur et une précision qui font de chaque geste un moment de vérité. Le devenir, chez Ray, n’est pas spectaculaire — il est fait de petites acceptations silencieuses.
La question ultime
Ordet (La Parole) de Carl Theodor Dreyer pose la question de la foi comme expérience identitaire radicale. Dans une ferme danoise, Johannes, le fils « fou » qui se prend pour Jésus, est le seul à croire à la possibilité du miracle. Et le miracle advient. Dreyer, avec une sobriété absolue, filme la scène de résurrection finale comme un événement non pas surnaturel, mais profondément humain — l’identité transfigurée par la foi.
Le Goût de la cerise de Kiarostami accompagne M. Badii, un homme qui a décidé de se suicider, dans sa quête d’un complice pour l’enterrer. Au volant de sa voiture, il traverse les collines de Téhéran et rencontre des inconnus à qui il propose ce marché macabre. Chaque rencontre est une confrontation avec la question du sens de l’existence. Le film refuse tout pathos et tout jugement — c’est un chemin initiatique vers le silence.
Mémoire, temps, cosmos
Sans Soleil de Chris Marker est un film-essai qui voyage du Japon à la Guinée-Bissau, de l’Islande au Cap-Vert, en tissant une réflexion labyrinthique sur la mémoire, le temps et l’image. L’identité y est un flux : on est la somme de ses souvenirs, mais les souvenirs eux-mêmes se transforment, se recomposent, se trahissent. Marker invente un cinéma de la pensée pure — un devenir permanent qui ne se fixe jamais.
Nostalgia de la luz de Patricio Guzmán relie l’astronomie et les droits humains dans le désert d’Atacama. D’un côté, des télescopes scrutent les étoiles mortes dont la lumière voyage depuis des milliers d’années. De l’autre, des femmes creusent le sol à mains nues à la recherche des ossements de leurs proches disparus sous Pinochet. L’identité — celle d’un peuple, celle d’un être aimé — survit dans la lumière et dans la poussière. Un film bouleversant de beauté cosmique.
Clôtures métaphysiques
Stalker de Tarkovski nous entraîne dans la Zone, territoire interdit où les lois de la physique ne s’appliquent plus. Le Stalker guide deux hommes — un écrivain et un scientifique — vers la Chambre, un lieu censé exaucer les désirs les plus profonds. Mais une fois devant la porte, chacun hésite : connaît-on vraiment son désir le plus profond ? Connaît-on vraiment qui on est ? Tarkovski fait du voyage métaphysique le sujet même du film — l’identité comme question qui reste ouverte à jamais.
Le cycle se clôt avec Le Septième Sceau de Bergman. Le chevalier Antonius Block revient des croisades dans une Suède ravagée par la peste. La Mort l’attend — il lui propose une partie d’échecs pour gagner du temps. Ce temps gagné, il le consacre à une seule chose : trouver un sens à son existence. La partie d’échecs avec la Mort est peut-être la métaphore la plus célèbre du cinéma — et la conclusion idéale de notre cycle. Car devenir autre, au fond, c’est peut-être simplement cela : jouer sa dernière partie avec lucidité, dignité et la volonté de comprendre avant que le rideau ne tombe.
Films du chapitre
- Yeelen (Cissé, 1987) 🇲🇱
- El abrazo de la serpiente (Guerra, 2015) 🇨🇴
- Le Monde d’Apu (Ray, 1959) 🇮🇳
- Wend Kuuni (Kaboré, 1982) 🇧🇫
- Ordet (Dreyer, 1955) 🇩🇰
- Le Goût de la cerise (Kiarostami, 1997) 🇮🇷
- Sans Soleil (Marker, 1983) 🇫🇷
- Nostalgia de la luz (Guzmán, 2010) 🇨🇱
- Stalker (Tarkovski, 1979) 🇷🇺
- Le Septième Sceau (Bergman, 1957) 🇸🇪
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