Catégorie : Chapitre V – Violence et trauma

Après les fractures intimes et les masques sociaux, ce cinquième chapitre affronte la violence dans sa dimension la plus radicale : celle qui brise l’identité de l’intérieur, qui pulvérise le sujet. Neuf films où le trauma — guerre, terreur, folie meurtrière — redéfinit ce que signifie être humain.

Le monstre et la foule

M le Maudit de Fritz Lang ouvre ce chapitre avec un film fondateur. Hans Beckert, tueur d’enfants traqué simultanément par la police et par la pègre, est l’une des premières figures cinématographiques du monstre qui est aussi victime de lui-même. Peter Lorre, dans une scène de tribunal improvisé inoubliable, hurle : « Je ne peux pas m’en empêcher ! » Lang pose une question vertigineuse : quand l’identité est colonisée par la pulsion, que reste-t-il du sujet moral ?

Taxi Driver de Scorsese prolonge cette interrogation dans le New York crasseux des années 70. Travis Bickle, vétéran du Viêtnam, insomniaque, solitaire, se construit une mission rédemptrice dans une ville qu’il perçoit comme un égout à ciel ouvert. De Niro compose un personnage dont l’identité oscille entre le sauveur et l’exterminateur — et Scorsese refuse de trancher, laissant le spectateur face à son propre malaise.

La guerre comme dissolution

The Deer Hunter de Cimino suit trois amis de la classe ouvrière de Pennsylvanie, de l’aciérie aux camps de prisonniers du Viêtnam. La roulette russe, scène-clé du film, devient la métaphore ultime de l’identité mise en jeu : chaque tour de barillet est un pari sur le soi. Michael (De Niro) revient — mais revient-il vraiment ? Le trauma a remplacé l’homme qu’il était par un être vidé de sa substance.

Come and See de Klimov est peut-être le film de guerre le plus éprouvant jamais réalisé. Florya, adolescent biélorusse, s’engage dans la résistance contre les nazis — et vieillit de quarante ans en quelques jours. Le film est un voyage irréversible : l’innocence, une fois détruite, ne se reconstitue pas. Le visage de Florya, fixé par Klimov dans des gros plans d’une intensité insoutenable, est celui de l’humanité elle-même confrontée à sa propre monstruosité.

Apocalypse Now de Coppola remonte un fleuve qui est aussi une descente dans les ténèbres de l’identité. Willard, chargé de « terminer le commandement » du colonel Kurtz, découvre que la folie de Kurtz n’est que le miroir de la folie de la guerre elle-même. Au bout du fleuve, il n’y a plus d’identité — seulement « l’horreur, l’horreur ».

Violence silencieuse, violence politique

La historia oficial de Luis Puenzo raconte l’éveil d’Alicia, professeure d’histoire à Buenos Aires, qui découvre que sa fille adoptive est probablement l’enfant d’une « disparue » de la dictature militaire. Son identité de mère, de citoyenne, de femme « qui ne savait pas » s’effondre. Puenzo filme cette prise de conscience comme un séisme intérieur : la violence politique n’a pas seulement brisé des vies — elle a fabriqué de fausses identités.

Hana-bi de Takeshi Kitano offre un portrait de violence intériorisée. Nishi, policier dont le collègue est paralysé et dont la femme est mourante, exprime sa tendresse par des explosions de brutalité soudaine. Kitano, peintre-cinéaste, alterne les tableaux qu’il peint (fleurs, animaux) et les scènes de violence sèche — la beauté et la destruction coexistent dans le même être.

Timbuktu d’Abderrahmane Sissako montre l’occupation djihadiste de Tombouctou avec une beauté formelle qui contraste avec la brutalité des interdits imposés. La musique, le football, le rire — tout ce qui fait l’identité culturelle d’une ville est méthodiquement confisqué. Sissako répond par la poésie : le match de football sans ballon est l’une des scènes les plus puissantes du cinéma contemporain — la preuve que l’identité survit même quand tout lui est retiré.

Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog clôt la série guerrière avec une dérive amazonnienne. Aguirre, conquistador mégalomane, entraîne son expédition vers un El Dorado qui n’existe pas. La jungle dévore les corps, la fièvre dévore les esprits, et Aguirre, seul sur son radeau couvert de singes, incarne l’identité réduite à la pure volonté de puissance — c’est-à-dire à la folie.


Films du chapitre

  1. M le Maudit (Lang, 1931) 🇩🇪
  2. Taxi Driver (Scorsese, 1976) 🇺🇸
  3. The Deer Hunter (Cimino, 1978) 🇺🇸
  4. La historia oficial (Puenzo, 1985) 🇦🇷
  5. Hana-bi (Kitano, 1997) 🇯🇵
  6. Come and See (Klimov, 1985) 🇧🇾
  7. Timbuktu (Sissako, 2014) 🇲🇱
  8. Aguirre, la colère de Dieu (Herzog, 1972) 🇩🇪
  9. Apocalypse Now (Coppola, 1979) 🇺🇸

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