Ce quatrième chapitre élargit l’horizon. Nous quittons l’intimité du double et du masque pour explorer l’identité à l’échelle des civilisations, des territoires, des générations. Dix films qui interrogent ce qui arrive quand la tradition rencontre la modernité, quand le déracinement devient condition, quand un monde ancien se fissure sous la poussée d’un monde nouveau.
La fissure entre générations
Voyage à Tokyo d’Ozu ouvre ce chapitre avec une douleur silencieuse. Un couple âgé rend visite à ses enfants dans la capitale, et découvre, avec une dignité poignante, que ces enfants n’ont plus de temps pour eux. Le Japon d’après-guerre change à toute allure, et dans cette accélération, les liens familiaux se distendent. Ozu filme cette érosion avec des plans fixes d’une beauté déchirante, où chaque silence dit plus que les mots.
Tilaï d’Idrissa Ouedraogo explore la même fracture dans un village mossi du Burkina Faso. Saga revient chez lui pour découvrir que son père a épousé sa fiancée en son absence. La loi traditionnelle est implacable : elle interdit toute contestation. Mais Saga et Nogma s’aiment, et leur transgression déclenche une tragédie digne d’une pièce antique. La tradition, ici, est à la fois cadre protecteur et prison. Chez Ozu, ce sont les enfants qui se détournent des parents ; chez Ouedraogo, c’est le père qui prend au fils ce qui lui était promis.
Déracinement et frontières
The Searchers de John Ford propose la figure emblématique de l’homme sans lieu. Ethan Edwards, vétéran de la guerre de Sécession, passe des années à chercher sa nièce enlevée par les Comanches, mais est-ce pour la sauver ou pour la détruire, elle qui est devenue « autre » ? Ford filme Monument Valley comme un théâtre de la perte : Ethan est trop sauvage pour la civilisation, trop civilisé pour la wilderness. La frontière américaine, ici, n’est pas seulement géographique : elle traverse l’identité même.
Heremakono (En attendant le bonheur) d’Abderrahmane Sissako filme Nouadhibou, ville-étape mauritanienne entre l’Afrique et l’Europe. Des personnages en transit (un jeune homme qui attend de partir, un électricien chinois, des migrants) coexistent dans une attente suspendue. L’identité y est définie par le mouvement plutôt que par l’ancrage : on est d’où l’on va, pas d’où l’on vient.
Moi, un Noir de Jean Rouch suit une semaine de la vie de jeunes Nigériens venus chercher du travail à Treichville, quartier populaire d’Abidjan. Ils se sont rebaptisés d’après les vedettes qu’ils admirent : Edward G. Robinson, Eddie Constantine, Tarzan. Rouch leur laisse la parole : sur les images tournées, Oumarou Ganda, alias Edward G. Robinson, raconte sa propre vie et la réinvente, des petits boulots du port au souvenir de la guerre d’Indochine, qu’il a réellement faite. Ancien soldat comme Ethan Edwards, en transit comme les personnages de Sissako, il incarne une identité faite de départs et de noms empruntés. Il deviendra lui-même cinéaste.
Le sol se dérobe
Trois films à la suite où le paysage n’est plus un décor, mais une identité en sursis. La Ciénaga de Lucrecia Martel nous plonge dans une province argentine où une bourgeoisie en déclin se décompose au bord d’une piscine stagnante. Les corps moites, les accidents domestiques, les conversations à demi-mot : tout suinte l’engourdissement d’une classe sociale qui ne sait plus qui elle est. Martel invente un cinéma sensoriel où le malaise identitaire passe par la peau, l’humidité, le son.
Urga de Nikita Mikhalkov nous emmène dans la steppe de Mongolie intérieure, en Chine. Gombo, berger mongol, recueille Sergueï, un camionneur russe tombé en panne près de sa yourte. Entre les deux hommes naît une amitié sans langue commune, mais la modernité entre avec eux : la ville voisine, la télévision, la loi chinoise qui limite les naissances et inquiète Pagma, la femme de Gombo, déjà mère de trois enfants. Le titre désigne la perche à lasso que le berger plante dans la steppe pour qu’on laisse le couple en paix. Mikhalkov filme avec humour et tendresse un monde nomade qui bascule dans le monde moderne. Lion d’or à Venise en 1991.
Still Life de Jia Zhangke montre un monde littéralement englouti : la ville de Fengjie, bientôt submergée par le barrage des Trois-Gorges. Deux personnages cherchent qui un époux, qui une épouse, dans une cité en démolition. L’identité est ici indissociable du territoire : quand le lieu disparaît, que reste-t-il de ceux qui y ont vécu ? Jia filme la Chine qui s’efface sous la Chine qui advient. De la piscine croupie à la steppe gagnée par les camions et la ville engloutie, le sol se dérobe sous les pieds de tous.
Mémoire et restitution
Le chapitre se termine sur deux héritages. My Father’s Shadow d’Akinola Davies Jr. se déroule à Lagos en 1993, en pleine crise de l’élection présidentielle. Deux jeunes frères passent une journée avec leur père, longtemps absent de leur vie, dans une ville immense et de plus en plus agitée. Ils découvrent qui il est, et ce que chaque jour lui coûte. L’ombre du père est à la fois présence et absence, héritage et énigme.
Dahomey de Mati Diop, déjà présente au chapitre III avec Atlantique, clôt ce chapitre avec un geste de restitution historique. Le film accompagne le retour au Bénin de vingt-six trésors royaux d’Abomey pillés pendant la colonisation. Mais le retour physique des objets suffit-il à restaurer une identité confisquée ? Diop filme la tension entre la joie de la restitution et l’impossibilité de réparer intégralement ce que l’histoire a brisé. La tradition fissurée, ici, tente de se recoudre, mais les coutures restent visibles.