Catégorie : Chapitre IV – Horizons du monde / tradition fissurée

Ce quatrième chapitre élargit l’horizon. Nous quittons l’intimité du double et du masque pour explorer l’identité à l’échelle des civilisations, des territoires, des générations. Huit films qui interrogent ce qui arrive quand la tradition rencontre la modernité, quand le déracinement devient condition, quand un monde ancien se fissure sous la poussée d’un monde nouveau.

La fissure entre générations

Voyage à Tokyo d’Ozu ouvre ce chapitre avec une douleur silencieuse. Un couple âgé rend visite à ses enfants dans la capitale — et découvre, avec une dignité poignante, que ces enfants n’ont plus de temps pour eux. Le Japon d’après-guerre change à toute allure, et dans cette accélération, les liens familiaux se distendent. Ozu filme cette érosion avec des plans fixes d’une beauté déchirante, où chaque silence dit plus que les mots.

Tilaï d’Idrissa Ouedraogo explore la même fracture dans un village mossi du Burkina Faso. Saga revient chez lui pour découvrir que son père a épousé sa fiancée en son absence. La loi traditionnelle est implacable : elle interdit toute contestation. Mais Saga et Nogma s’aiment, et leur transgression déclenche une tragédie digne d’une pièce antique. La tradition, ici, est à la fois cadre protecteur et prison — la fissure naît de l’impossibilité de concilier le désir individuel et la loi collective.

Déracinement et frontières

The Searchers de John Ford propose la figure emblématique de l’homme sans lieu. Ethan Edwards, vétéran de la guerre de Sécession, passe des années à chercher sa nièce enlevée par les Comanches — mais est-ce pour la sauver ou pour la détruire, elle qui est devenue « autre » ? Ford filme Monument Valley comme un théâtre de la perte : Ethan est trop sauvage pour la civilisation, trop civilisé pour la wilderness. La frontière américaine, ici, n’est pas seulement géographique — elle traverse l’identité même.

Heremakono (En attendant le bonheur) d’Abderrahmane Sissako filme Nouadhibou, ville-étape mauritanienne entre l’Afrique et l’Europe. Des personnages en transit — un jeune homme qui attend de partir, un électricien chinois, des migrants — coexistent dans une attente suspendue. L’identité y est définie par le mouvement plutôt que par l’ancrage : on est d’où l’on va, pas d’où l’on vient.

Mondes en décomposition

La Ciénaga de Lucrecia Martel nous plonge dans une province argentine où une bourgeoisie en déclin se décompose au bord d’une piscine stagnante. Les corps moites, les accidents domestiques, les conversations à demi-mot — tout suinte l’engourdissement d’une classe sociale qui ne sait plus qui elle est. Martel invente un cinéma sensoriel où le malaise identitaire passe par la peau, l’humidité, le son.

Still Life de Jia Zhangke montre un monde littéralement englouti : la ville de Fengjie, bientôt submergée par le barrage des Trois-Gorges. Deux personnages cherchent qui un époux, qui une épouse, dans une cité en démolition. L’identité est ici indissociable du territoire : quand le lieu disparaît, que reste-t-il de ceux qui y ont vécu ? Jia filme la Chine qui s’efface sous la Chine qui advient.

Mémoire et restitution

My Father’s Shadow d’Akinola Davies Jr. explore l’identité diasporique — ce que signifie hériter d’un pays qu’on n’a pas connu, porter un nom dont on ne connaît pas toute l’histoire. Le film, entre le Nigéria et la Grande-Bretagne, interroge la transmission fracturée : l’ombre du père est à la fois présence et absence, héritage et énigme.

Dahomey de Mati Diop clôt ce chapitre avec un geste de restitution historique. Le film accompagne le retour au Bénin de vingt-six trésors royaux pillés pendant la colonisation. Mais le retour physique des objets suffit-il à restaurer une identité confisquée ? Diop filme la tension entre la joie de la restitution et l’impossibilité de réparer intégralement ce que l’histoire a brisé. La tradition fissurée, ici, tente de se recoudre — mais les coutures restent visibles.


Films du chapitre

  1. Voyage à Tokyo (Ozu, 1953) 🇯🇵
  2. Tilaï (Ouedraogo, 1990) 🇧🇫
  3. The Searchers (Ford, 1956) 🇺🇸
  4. Heremakono (Sissako, 2002) 🇲🇷
  5. La Ciénaga (Martel, 2001) 🇦🇷
  6. Still Life (Jia, 2006) 🇨🇳
  7. My Father’s Shadow (Akinola Davies Jr., 2025) 🇬🇧🇳🇬
  8. Dahomey (Mati Diop, 2024) 🇸🇳🇫🇷🇧🇯

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