Après les fractures brutales du chapitre I, nous entrons dans un territoire plus trouble : celui du double, du reflet, de la performance. L’identité ne se brise plus, elle se dédouble, se joue, se projette. Le masque n’est plus seulement un déguisement : il devient parfois plus vrai que le visage qu’il recouvre. Dix films et un contre-champ, qui se répondent deux par deux avant un dernier jeu de miroirs.
Le vertige du double
Nous plongeons d’emblée dans l’obsession hitchcockienne avec Vertigo. Scottie, détective retraité souffrant de vertige, est fasciné par une femme qui n’existe peut-être pas, et va tenter de recréer l’objet de son obsession. C’est le geste fondateur de ce chapitre : façonner l’autre à l’image de son fantasme, jusqu’à s’y perdre soi-même. Hitchcock révèle que l’amour peut être la forme ultime de la manipulation identitaire.
Witness for the Prosecution de Billy Wilder, tourné un an plus tôt, retourne l’imposture comme un gant. Dans ce huis clos judiciaire, chaque témoignage est un masque, chaque vérité une construction. Wilder jubile à nous montrer que la justice elle-même peut être dupée par un jeu d’identités savamment orchestré. D’un film à l’autre, le même vertige : un homme croit savoir qui est la femme qu’il a devant lui.
Théâtre et identité
Todo sobre mi madre d’Almodóvar et All About Eve de Mankiewicz se suivent comme un film et sa source : celui d’Almodóvar s’ouvre sur celui de Mankiewicz, que Manuela et son fils regardent à la télévision, et son titre lui répond. Tous deux font du théâtre la métaphore de l’identité construite.
Chez Almodóvar, Manuela traverse un univers où les rôles de mère, d’actrice, de prostituée, d’homme devenu femme se superposent et se réinventent sans cesse : le mélodrame comme vérité profonde. Eve Harrington, chez Mankiewicz, est l’admiratrice devenue prédatrice : elle enfile l’identité de Margo Channing comme un costume, révélant que la célébrité est un rôle que n’importe qui peut usurper.
Masques africains : le pouvoir et ses faux-semblants
Xala d’Ousmane Sembène démasque la bourgeoisie sénégalaise post-indépendance avec un humour corrosif. El Hadji, homme d’affaires polygame frappé d’impuissance le soir de ses troisièmes noces, voit son masque de réussite se fissurer : derrière la façade occidentalisée, le xala (malédiction) révèle une identité nationale trahie.
Hyènes de Djibril Diop Mambéty poursuit cette veine avec une parabole glaçante : Linguere Ramatou revient dans sa ville natale, immensément riche, et offre une fortune à la communauté en échange d’une seule chose, la mort de l’homme qui l’a trahie jadis. Le masque, ici, est celui de la vertu collective : combien de temps une communauté peut-elle résister à la corruption quand le prix est assez élevé ? Deux cinéastes sénégalais, deux satires, un même regard sur l’argent qui fait tomber les masques.
Qui filme, qui regarde ?
Stop Filming Us But Listen de Bernadette Vivuya et Kagoma Ya Twahirwa déplace la question du masque vers celle du regard. Les deux cinéastes reprennent les images d’un documentaire tourné à Goma et les remontent depuis un point de vue congolais : qui filme ? qui regarde ? qui a le droit de raconter ? Un film nécessaire sur le regard colonial, les récits confisqués et la possibilité de reprendre la parole.
Juste après, hors chapitre, en contre-champ, Afriques : comment ça va avec la douleur ? de Raymond Depardon filme depuis l’autre côté : celui de l’homme occidental qui s’interroge, en direct, sur sa propre place derrière la caméra. Le documentaire devient un journal de bord lucide sur le regard, la distance et la responsabilité de filmer.
Le masque choisi, le masque imposé
Belle de jour de Buñuel brouille les frontières entre désir, fantasme et réalité. Le jour, Séverine mène une vie bourgeoise et apparemment sans histoire ; l’après-midi, elle devient Belle de Jour. Porté par Catherine Deneuve, le film fait du double rôle un jeu élégant, trouble et ironique sur les apparences, les pulsions cachées et les rôles que l’on s’invente.
La Grande Illusion de Jean Renoir en montre l’envers : les masques que l’on porte sans les avoir choisis. Dans un camp de prisonniers de la Première Guerre mondiale, des officiers français et leurs geôliers allemands découvrent que les frontières entre les pays, les classes sociales et les langues comptent parfois plus que l’uniforme, et parfois beaucoup moins. Un immense film humaniste sur les appartenances visibles et invisibles.
Pour finir, un jeu de miroirs
Copie conforme de Kiarostami clôt le chapitre comme Vertigo l’avait ouvert : sur une copie et son original. En Toscane, la rencontre entre un écrivain et une galeriste glisse insensiblement du jeu de rôle à la vérité (ou l’inverse ?) : sont-ils deux inconnus, un couple, une copie, un original ? Kiarostami montre combien l’identité que nous présentons à l’autre est une construction fragile, et combien la frontière entre vérité et mise en scène est mince.