Catégorie : Chapitre I – Fissures immédiates
Le premier chapitre de notre cycle explore l’identité au moment précis où elle se fissure — non pas dans la lenteur d’une érosion, mais dans l’éclat brutal d’une rupture. Onze films, onze déflagrations : des personnages rattrapés par leur passé, écrasés par le quotidien, ou libérés par l’oubli.
Les lignes de faille
Nous ouvrons ce cycle avec des personnages dont le passé refait violemment surface. Tom Stall, dans A History of Violence de Cronenberg, incarne l’archétype de l’homme reconstruit : une vie paisible dans une petite ville américaine, un visage de père modèle — jusqu’à ce qu’un acte de violence révèle que ce visage en cache un autre. Peut-on véritablement enterrer ce qu’on a été ? Le corps, chez Cronenberg, se souvient toujours.
Ferdinand, alias Pierrot dans Pierrot le fou de Godard, choisit quant à lui la fuite en avant : fuir la bourgeoisie, fuir les conventions, fuir vers un absolu romantique avec Marianne. Mais la réinvention de soi par l’aventure se heurte au réel — à la trahison, à la mort. Godard fait exploser la narration comme Ferdinand fait exploser sa vie : en couleurs, en fragments, en citations.
Chris Wilton (Match Point) et Sophie/Jeanne (La Cérémonie) illustrent deux versants de la fissure sociale. L’un s’infiltre dans la haute société londonienne par le tennis et le charme, et découvre que l’identité de classe est un rôle qu’on peut jouer — mais dont le prix est la culpabilité. Les deux femmes de Chabrol, elles, sont des marginales dont la rencontre produit l’étincelle fatale : quand deux solitudes blessées se trouvent, la destruction devient collective.
L’amnésie comme révélateur
L’Homme sans passé de Kaurismäki pose une question troublante : et si perdre la mémoire était une chance ? Son héros, tabassé et laissé pour mort à Helsinki, se reconstruit sans souvenirs — et découvre peut-être, dans cette page blanche, une version plus authentique de lui-même. L’amnésie, chez Kaurismäki, n’est pas un drame : c’est une grâce sèche, filmée avec l’humour tendre qui caractérise le cinéaste finlandais.
Même question chez Moretti avec Palombella rossa : Michele, dirigeant communiste qui perd la mémoire lors d’un match de water-polo, se retrouve face à un vertige identitaire — que signifie « être communiste » quand on ne se souvient plus de l’être ? Le film mêle burlesque, politique et introspection dans un tourbillon typiquement morettien.
L’identité sous pression
Trois figures féminines incarnent l’écrasement silencieux de l’être. Mabel Longhetti, dans Une femme sous influence de Cassavetes, se disloque sous le poids des attentes — épouse, mère, femme « normale ». Son identité devient un champ de bataille entre ce qu’elle est et ce qu’on attend d’elle. Gena Rowlands livre une performance incandescente, à la frontière entre la liberté et la folie.
Jeanne Dielman, dans le film-monument d’Akerman, répète ses gestes domestiques avec une précision hypnotique — cuisine, ménage, prostitution occasionnelle — jusqu’à ce qu’un grain de sable dérègle la mécanique. L’identité réduite à la routine : quand le quotidien devient prison, l’évasion ne peut être que radicale.
Diouana, dans La Noire de… de Sembène Ousmane — premier long métrage de fiction d’Afrique subsaharienne —, voit son identité niée par le déplacement colonial. De Dakar à la Côte d’Azur, elle passe de personne à fonction, de femme à domestique invisible. Le film, d’une simplicité déchirante, pose avec une clarté implacable la question de la dignité confisquée.
Samba Traoré, dans le film d’Idrissa Ouedraogo, revient dans son village burkinabè après un braquage à la ville. Il tente de se fondre à nouveau dans la communauté, mais l’argent sale et le mensonge empoisonnent chaque geste. Comme chez Cronenberg, le passé est un prédateur patient.
Trêve et contrepoint
Notre trêve de Noël avec It’s a Wonderful Life de Capra offre le contrepoint lumineux du chapitre : George Bailey découvre, par l’absence hypothétique de sa propre existence, la valeur insoupçonnée de son identité. Là où tous les autres personnages du chapitre voient leur identité se fissurer, Bailey voit la sienne se révéler — une fissure réparée plutôt que fatale.
Enfin, Buffet froid de Bertrand Blier clôt le chapitre sur une note d’humour noir absurde : dans un monde déserté de sens, les identités flottent, se croisent et s’annulent avec une logique de cauchemar comique. La fissure, ici, est devenue gouffre — et tout le monde tombe dedans en riant.
Films du chapitre
- A History of Violence (Cronenberg, 2005) 🇨🇦
- Pierrot le fou (Godard, 1965) 🇫🇷
- Match Point (Allen, 2005) 🇬🇧
- La Cérémonie (Chabrol, 1995) 🇫🇷
- L’Homme sans passé (Kaurismäki, 2002) 🇫🇮
- Palombella rossa (Moretti, 1989) 🇮🇹
- Une femme sous influence (Cassavetes, 1974) 🇺🇸
- 🎄 It’s a Wonderful Life (Capra, 1946) 🇺🇸 — Trêve de Noël
- Samba Traoré (Ouedraogo, 1992) 🇧🇫
- Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles (Akerman, 1975) 🇧🇪
- La Noire de… (Sembène, 1966) 🇸🇳
- ☕ Buffet froid (Blier, 1979) 🇫🇷 — Pause
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