Devenir autre · Chapitre I · films 1 à 12

Fissures immédiates

12 films · 12 projetés · terminé

Le premier chapitre de notre cycle explore l’identité au moment précis où elle se fissure : non pas dans la lenteur d’une érosion, mais dans l’éclat brutal d’une rupture. Dix films et deux intermèdes, qui se répondent d’une séance à l’autre par paires ou par trios : des personnages rattrapés par leur passé, écrasés par le quotidien, ou libérés par l’oubli.

Deux hommes, deux noms

Nous ouvrons le cycle avec deux hommes qui ont voulu devenir quelqu’un d’autre. Tom Stall, dans A History of Violence de Cronenberg, incarne l’homme reconstruit : une vie paisible dans une petite ville américaine, un visage de père modèle, jusqu’à ce qu’un acte de violence révèle que ce visage en cache un autre, et que des inconnus l’appellent par un nom qu’il croyait enterré. Peut-on vraiment enterrer ce qu’on a été ? Le corps, chez Cronenberg, se souvient toujours.

Ferdinand, dans Pierrot le fou de Godard, choisit au contraire la fuite en avant : fuir la bourgeoisie, fuir les conventions, fuir vers un absolu romantique avec Marianne, qui s’obstine à l’appeler Pierrot. La réinvention de soi par l’aventure se heurte au réel : à la trahison, à la mort. Godard fait exploser la narration comme Ferdinand fait exploser sa vie : en couleurs, en fragments, en citations. L’un fuit son passé, l’autre son présent ; aucun ne s’en sort indemne.

Entrer chez les autres

Match Point et La Cérémonie se suivent comme les deux versants d’une même fissure sociale : chacun fait entrer un étranger dans une maison de riches. Chris Wilton s’infiltre dans la haute société londonienne par le tennis et le charme, et découvre que l’identité de classe est un rôle qu’on peut jouer, mais dont le prix est la culpabilité.

Chez Chabrol, Sophie entre comme bonne au service d’une famille bourgeoise de Bretagne. Sa rencontre avec Jeanne, la postière, produit l’étincelle fatale : quand deux solitudes blessées se trouvent, la destruction devient collective. Woody Allen raconte celui qui parvient à se faire adopter ; Chabrol, celles qui n’y parviendront jamais.

L’amnésie comme révélateur

L’Homme sans passé de Kaurismäki pose une question troublante : et si perdre la mémoire était une chance ? Son héros, tabassé et laissé pour mort à Helsinki, se reconstruit sans souvenirs, et découvre peut-être, dans cette page blanche, une version plus authentique de lui-même. L’amnésie, chez Kaurismäki, n’est pas un drame : c’est une grâce sèche, filmée avec l’humour tendre qui caractérise le cinéaste finlandais.

Même question, à la séance suivante, chez Moretti avec Palombella rossa : Michele, dirigeant communiste devenu amnésique, dispute un match de water-polo en cherchant à se souvenir de qui il est. Que signifie « être communiste » quand on ne se souvient plus de l’être ? Le film mêle burlesque, politique et introspection dans un tourbillon typiquement morettien.

Le foyer au bord de la rupture

Mabel Longhetti, dans Une femme sous influence de Cassavetes, se disloque sous le poids des attentes : épouse, mère, femme « normale ». Son identité devient un champ de bataille entre ce qu’elle est et ce qu’on attend d’elle. Gena Rowlands livre une performance incandescente, à la frontière entre la liberté et la folie.

Juste après, notre trêve de Noël avec It’s a Wonderful Life de Capra en offre le contrepoint lumineux. Comme Mabel, George Bailey étouffe dans le rôle que les siens et sa petite ville attendent de lui, au point de vouloir disparaître un soir de Noël. Mais il découvre, par l’absence hypothétique de sa propre existence, la valeur insoupçonnée de ce qu’il est. Là où les autres personnages du chapitre voient leur identité se fissurer, Bailey voit la sienne se révéler : une fissure réparée plutôt que fatale.

Rentrer dans le rang

Après la trêve, trois films sur des vies qui voudraient tenir dans un ordre bien réglé, et n’y parviennent pas. Samba Traoré, dans le film d’Idrissa Ouedraogo, revient dans son village burkinabè après un braquage à la ville. Il tente de se fondre à nouveau dans la communauté, mais l’argent sale et le mensonge empoisonnent chaque geste. Comme chez Cronenberg, en ouverture du cycle, le passé est un prédateur patient.

Jeanne Dielman, dans le film-monument d’Akerman, répète ses gestes domestiques avec une précision hypnotique (cuisine, ménage, prostitution occasionnelle) jusqu’à ce qu’un grain de sable dérègle la mécanique. L’identité réduite à la routine : quand le quotidien devient prison, l’évasion ne peut être que radicale.

Diouana, dans La Noire de… d’Ousmane Sembène, premier long métrage de fiction d’Afrique subsaharienne, voit son identité niée par le déplacement colonial. De Dakar à la Côte d’Azur, elle passe de personne à fonction, de femme à domestique invisible. Projeté juste après Jeanne Dielman, le film en prolonge l’enfermement domestique, mais cette fois le rang est imposé par d’autres. D’une simplicité déchirante, il pose avec une clarté implacable la question de la dignité confisquée.

Une pause en humour noir

Buffet froid de Bertrand Blier, notre pause, clôt le chapitre sur une note d’humour noir absurde : dans un monde déserté de sens, les identités flottent, se croisent et s’annulent avec une logique de cauchemar comique. La fissure, ici, est devenue gouffre, et tout le monde tombe dedans en riant.

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